
Dans la marque typographique de l’imprimeur-libraire Thielman Kerver, deux licornes, en position de supports héraldiques, sont représentées telles que l’animal était décrit succinctement dans le Physiologus, « un petit animal, qui ressemble au chevreau ». Plus que les sources antiques, médiévales ou bibliques, ce sont les artistes du Moyen Âge finissant qui façonnèrent l’image de la blanche licorne, à longue corne spiralée. Fixée au XVIe siècle, son apparence n’évolua guère par la suite, le chevreau se transforma en cheval mais conserva un temps la barbiche et les sabots caprins. (Extravagantes communes.- Paris : Thielman Kerver, 1505 (Poitiers, BU, Fonds ancien, XVI 155/03))

La marque typographique de Set Viotti montre une licorne plongeant sa corne dans une rivière d’où s’échappent un dragon et des serpents. La scène est une illustration de la légende de la purification des eaux, apparue vers le XIIIe siècle dans un bestiaire et vraisemblablement inspirée par les récits antiques de Ctésias et Elien le Sophiste. Ceux-ci rapportaient que les Indiens utilisaient la corne de l’âne sauvage unicorne, y taillant des récipients pour boire et se prémunir ainsi des poisons et des maladies. La légende donna lieu à l’utilisation, dès la fin du Moyen Âge, de la corne pour ces propriétés de contrepoison universel. L’interprétation chrétienne de la légende fit de la licorne l’incarnation du Christ rédempteur sauvant le monde des péchés, les poisons répandus par les serpents et le dragon, figures de Satan. (Admirabilia commentaria super prima parte libri quinti Decretalium / Mariano Socini.- Parme : Set Viotti, 1575 (Poitiers, BU, Fonds ancien, XVIg 1749))
Dans leurs écrits sur la licorne, les lettrés de la Renaissance citaient encore les auteurs antiques, Ctésias, Aristote, Pline l’Ancien, premières sources évoquant la présence de quadrupèdes unicornes en Orient. En revanche, ils ne se référaient plus guère aux légendes médiévales (capture de la licorne, purification des eaux) et à leurs interprétations christiques. De même, le monoceros de la Septante et l’unicornis, sa traduction latine dans la Vulgate, avaient beau avoir pris bonne place auprès des animaux réels dans l’iconographie biblique, l’autorité seule de l’Écriture Sainte ne suffisait plus à prouver l’existence de la licorne. Ainsi, à l’entrée de l’Époque moderne, si la licorne fascinait plus que jamais, des doutes commençaient aussi à s’exprimer à son propos.
Le débat : la licorne existe-t-elle ?
La préoccupation première des auteurs était désormais de déterminer si la licorne existait réellement. La question donna lieu à un débat long et passionné, particulièrement vif au tournant des XVIe et XVIIe siècles. Les opinions exprimées dans de nombreuses publications savantes furent très diverses et confrontèrent naturalistes (Conrad Gesner, Ulysse Aldrovandi, Pierre Belon), médecins (Andrea Marini, Andrea Bacci), chirurgiens (Ambroise Paré), apothicaires (Laurent Catelan) ou encore cosmographes (André Thevet).
Cette controverse illustre bien le lent cheminement s’opérant dans les esprits à l’égard du merveilleux. On cherchait à mieux connaître le monde, la nature, à en saisir les vérités par l’exploration et l’expérience, mais les anciennes croyances résistaient.
Une licorne ou des unicornes ?
Certains croyaient encore en une « vraie » licorne, alors que d’autres pensaient qu’il existait plusieurs quadrupèdes unicornes (oryx, âne des Indes, camphur, pirassoipi, etc.). La diversité, les contradictions des témoignages et des récits de voyages anciens et modernes amenèrent aussi à conclure, comme le fit Ambroise Paré dans son Discours de la licorne, que la licorne n’était que « chose fabuleuse ».

Le camphruch, licorne amphibie, fit sa première apparition dans la Cosmographie universelle d’André Thevet, parue en 1575. Ambroise Paré reprit les propos du cosmographe dans son Discours de la licorne, inséré dans le Livre des venins, en simplifiant le nom de l’unicorne en camphur. La gravure de l’animal est la reproduction à l’identique de celle de l’ouvrage de Thevet. Elle fut utilisée encore jusqu’à la fin du XVIIe siècle (notamment dans l’Histoire générale des drogues de Pomet), témoignage de la transmission des images et des textes dans la durée. Sceptique quant à l’existence de la licorne, Thevet croyait en revanche à celle de divers animaux unicornes, opinion partagée par Paré. Peut-être pour se démarquer en apportant de nouveaux témoignages sur un sujet aussi populaire que celui de la licorne, et attiser la curiosité des lecteurs, Thevet s’est sans doute livré à une surenchère en inventant de nouvelles espèces « cousines » de la licorne (le camphur et le pirassoipi), qu’il avoue n’avoir pas vues lui-même. (Oeuvres / Ambroise Paré.- Paris : Gabriel Buon, 1585 (Poitiers, BU, Fonds ancien, MED 22))
Les positions étaient parfois assez paradoxales comme celle d’André Thevet (dans son Gentil Traité de la licorne contenu dans la Cosmographie universelle), qui, tout en niant l’existence de la licorne, en imagina de nouvelles espèces encore plus surprenantes, le camphruch, une licorne amphibie, et le pyrassouppi, animal à deux cornes semblables à celle de la licorne.

L’original traité de Thomas Bartholin a pour sujet tous les êtres vivants unicornes (oiseaux, insectes, quadrupèdes et même humains). On y trouve la première représentation exacte du crâne d’un narval. Bartholin cite Ole Worm, médecin danois, qui en 1638 donna la première description complète du narval et de sa défense. Il devenait alors manifeste que la dent du cétacé ne faisait qu’une avec la prétendue corne de licorne. La découverte ne mit pourtant pas fin à la croyance aux vertus médicinales de la corne, ni à celle de l’existence de la licorne terrestre. (De unicornu observationes novæ / Thomas Bartholin.- Padoue : Giulio Crivellari, 1645 (Poitiers, BU, Fonds ancien, FAP 3341))
La licorne à l’épreuve de la corne
Contrairement au rhinocéros, redécouvert au début du XVIe siècle (ce qui contribua à mettre fin à la confusion entre les deux animaux), aucun spécimen de licorne n’était parvenu en Occident. La corne, que l’on trouvait depuis le Moyen Âge dans les trésors royaux, les cathédrales, les cabinets de curiosités comme dans les boutiques d’apothicaires, était donc la seule réalité tangible de l’animal. Elle suscita, elle aussi, d’âpres discussions, sur son authenticité (vraies ou fausses cornes, provenant d’autres animaux, rhinocéros, éléphants, morses, etc.) et sur ses propriétés médicinales.
Le débat sur les propriétés de la corne illustre le glissement vers une approche scientifique du monde et de ses phénomènes, basée non plus sur des croyances mais sur l’expérimentation scientifique. Ambroise Paré était aussi sceptique envers les propriétés de contrepoison universel de la corne, pour lesquelles cette dernière était utilisée depuis la fin du Moyen Âge, qu’envers la licorne. Pour mettre fin à la crédulité de ses contemporains, il se livra à des expériences en exposant des animaux venimeux à de l’eau dans laquelle avait trempé une corne prétendue de licorne, sans que ceux-ci n’en souffrent.
Pourtant, là encore, les avis restaient partagés, certains continuaient à croire aux pouvoirs quasi-magiques de la corne (Catelan), d’autres considéraient que cette dernière avait autant d’efficacité que n’importe quelle autre corne (bœuf, cerf, rhinocéros), d’autres encore ne se risquaient même pas à prendre position (Pierre Pomet), mais peu se montraient totalement incrédules.

Ce titre-frontispice gravé sur cuivre se rapporte au Hiérozoïcon, un traité de Samuel Bochart sur tous les animaux cités dans la Bible, publié ici dans ses œuvres complètes. La gravure représente Adam au Paradis désignant et nommant les animaux de la Création, en l’occurrence la licorne, seul animal fabuleux parmi les animaux réels. Elle est particulièrement mise en évidence, son noble profil faisant face à celui d’Adam. La licorne apparaît telle qu’elle est représentée encore de nos jours, avec sa gracieuse silhouette de cheval blanc, surmontée d’une longue corne spiralée. Seuls les sabots fendus témoignent encore de son passé caprin. (Opera Omnia hoc est Phaleg, Chanaan, et Hierozoicon / Samuel Bochart.- Leyde : Cornelis Boutesteyn et Jordan Luchtmans ; Utrecht : Johannes van de Water, 1692 (Poitiers, BU, Fonds ancien, Ag 40-01))

Monoceros est la traduction dans la Septante du terme hébreu reem, dont on pense aujourd’hui qu’il désignait un buffle ou un cerf. La Vulgate traduisit le terme monoceros tantôt par rhinocéros, tantôt par unicornis. Voici ce qu’écrit Bernard Lamy : « Reem, ou rem, est selon l’opinion la plus commune, un rinocerot, ou une licorne. Quelques-uns ont pensé que la licorne étoit un animal chimerique ; mais l’Ecriture n’en auroit pas parlé. » La licorne est le seul animal imaginaire représenté dans l’ouvrage, aux côtés du cerf, du rhinocéros, du caméléon, et d’autres animaux bien réels. La gravure est une réplique de celle présente dans l’Historiae animalium de Conrad Gesner, paru en 1551. Dans le livre consacré aux quadrupèdes vivipares, le monoceros y faisait l’objet d’une gravure qui fut abondamment reproduite et avait pris valeur de représentation officielle de la licorne dans les imprimés. Sans doute parce que l’ouvrage de Gesner fit longtemps référence en matière de zoologie, y compris concernant la licorne. (Introduction à l’Écriture Sainte / Bernard Lamy.- Lyon : Jean Certe, 1699 (Poitiers, BU, Fonds ancien, M 7580))
Le véritable propriétaire de la corne
La licorne perdit plus de son prestige quand fut révélé le véritable propriétaire de la corne que suite aux démonstrations de Paré.
Dès le Moyen Âge, Albert le Grand soupçonna que les cornes pouvaient provenir d’un animal marin. L’idée fut reprise au XVIe siècle par plusieurs auteurs (Belon, Marini, Paré), mais ce n’est qu’en 1638 que le médecin danois Ole Worm établit la première description anatomique complète du narval et de sa dent.
Pour autant, cette découverte ne remit pas véritablement en cause la croyance en l’existence de la licorne. À la fin du XVIIe siècle, on supposa qu’il existait une licorne de mer, distincte du narval. Le fait même qu’il existât une espèce marine rendait, pour quelques-uns, justement possible la réalité d’une licorne terrestre.
Épilogue
Durant le dernier tiers du XVIIe siècle, le débat sur l’existence de la licorne s’essouffla. La corne avait été restituée au narval sans que l’on eût toujours de preuve de l’existence ou non de la licorne terrestre, mais au fond on en cherchait de moins en moins.
Le XVIIIe siècle ne s’intéressa plus guère à la licorne, devenue pour la plupart animal fabuleux, comme la définissait l’Encyclopédie en 1765. Les naturalistes de l’époque des Lumières, comme Buffon et Linné, n’étudiant que ce qui pouvait être observé, ne s’occupèrent plus de la licorne, qui n’avait plus sa place dans l’histoire naturelle.
Enfin si rien, jusque-là, n’empêchait théoriquement les zoologues d’admettre la réalité de la licorne, la vraisemblance anatomique d’un animal à corne unique (autre que le rhinocéros) fut discutée, au XIXe siècle, par Cuvier. Selon lui, une corne unique devait être parfaitement symétrique donc non spiralée comme l’est la défense du narval (celui-ci possédant bien au départ deux dents dont l’une tombe).
Une résurgence de la croyance, dans la seconde moitié du XIXe siècle, conduisit à l’organisation d’expéditions au Tibet et au cœur du continent africain, où on imagina encore pouvoir trouver la licorne, mais sous la forme d’une variété d’antilope unicorne.

Le pyrassouppi fut décrit pour la première fois par André Thevet dans le Gentil traité de la licorne contenu dans la Cosmographie universelle. L’animal aurait vécu en Amérique du Sud, où les « Sauvages » utilisaient sa corne comme contrepoison (en buvant de l’eau dans laquelle avait trempé la corne pendant 6 à 7 heures). Il était également apprécié pour sa chair « merveilleusement bonne » comme le montre cette scène de chasse (de grosses boules de fer attachées à une corde servaient à tuer la bête) et de dépeçage (à l’arrière-plan). Le pyrassouppi avait des points communs avec la licorne occidentale, son corps et sa stature étaient assez comparables (hormis le pelage long et fourni comme celui d’un ours selon Thevet), ses sabots étaient fendus, et il possèdait « deux cornes fort longues… qui approch[ai]ent de ces licornes tant estimees », pareillement spiralées. Thevet dit avoir été en possession d’une peau de pyrassouppi pendant son voyage au Brésil (1555-1556). Pourtant il n’évoqua nullement l’animal dans le récit qu’il fit de ce voyage, Singularités de la France antarctique, publié dès son retour en 1557. Aussi la description du pyrassouppi, faite vingt ans après, repose-t-elle plus certainement sur l’imagination de Thevet que sur ses souvenirs réels. Ambroise Paré reprit le récit et la gravure en renommant l’animal pirassoipi. (La cosmographie universelle / André Thevet.- Paris : Guillaume Chaudière, 1575 (Poitiers, BU, Fonds ancien, XVIg 1775))

Les Bestiaires racontaient que la licorne, animal farouche, ne pouvait être capturée que par ruse, attirée par l’odeur d’une jeune vierge, dans le giron de laquelle elle venait s’assoupir, confiante et docile. Cette légende devint, vers le milieu du XVe siècle, dans l’iconographie chrétienne, une allégorie de l’Annonciation. Dans la marque de Johann Kinckius, la licorne, agenouillée devant la Vierge Marie, touche celle-ci de sa corne, symbolisant l’Esprit Divin (Dieu apparaissant sous l’image du soleil) descendant en son sein. La devise « Dilect’. me.’ quemadm. fili’. unicorniu », tirée du psaume XXVIII, 6, signifie « mon bien-aimé est comme le fils des licornes» (bien-aimé désignant le Christ). (Defensio pro immaculata deiparæ Virginis conceptione / Hernando Chirino de Salazar.- Cologne : Johann Kinckius, 1622 (Poitiers, BU, Fonds ancien, M 7868))

Bien que Pierre Pomet, dans son texte consacré au narval, indiquât que les tronçons de corne, vendus à Paris comme corne de licorne, provenaient du narval, il mentionnait également une espèce distincte, un « autre poisson à qui l’on a donné le nom de licorne de mer ». S’appuyant sur un témoignage rapportant l’échouage de l’animal sur l’île de la Tortue à Saint-Domingue, il en livrait une description extrêmement détaillée. L’animal avait un corps de poisson et seules sa corne et sa tête équine rappelaient la licorne terrestre. (Histoire générale des drogues / Pierre Pomet.- Paris : J.-B. Loyson ; A. Pillon, 1694 (Poitiers, Médiathèque François-Mitterand, A 753))
Désormais, c’était dans les récits littéraires (contes, romans) que les rêveurs pouvaient espérer croiser la licorne, comme Alice dans De l’autre côté du miroir. Lewis Carroll s’y joue de la croyance en la licorne, puisque tandis qu’Alice déclare avoir toujours cru que les licornes étaient des monstres fabuleux, la licorne, elle, tient le même propos concernant les petites filles, et conclut : « Eh bien, maintenant que nous nous sommes vues, si tu crois en moi, je croirai en toi. Est-ce une affaire entendue ? »

La gravure présente cinq licornes parmi lesquelles le camphur et le pirassoipi, dont Pierre Pomet attribue la description à Ambroise Paré, semblant ignorer que ce dernier ne fit que reprendre les textes et les images d’André Thevet. Les trois autres licornes sont celles décrites par Jan Jonston dans son Historia naturalis de quadrupedibus, parue en 1657. La licorne, dont la corne était utilisée comme contrepoison, se retrouve naturellement évoquée, parmi bien d’autres remèdes (y compris les cornes d’autres animaux), dans nombres de traités sur les drogues (comme celui de Pomet), les venins (Ambroise Paré) et autres traités de médecins et apothicaires (Laurent Catelan). (Histoire générale des drogues / Pierre Pomet.- Paris : J.-B. Loyson ; A. Pillon, 1694 (Poitiers, Médiathèque François-Mitterand, A 753))
Sandrine Painsard